La «guerre civile» ivoirienne bis

9 09 2007

http://www.sidwaya.bf/photo_30-12-06/cote.jpg Et voici la perspective d’un écrivain sénégalais sur la question ivoirienne:

 

Fractures dans l’ex-empire colonial

Avertissement ivoirien à la « Françafrique »

Une crise politique a éclaté au Togo à l’occasion du coup d’Etat portant au pouvoir, le 5 février, au mépris de la Constitution, M. Faure Gnassingbé. Elle s’ajoute, en Afrique de l’Ouest, à celle de la Côte d’Ivoire, dans laquelle Paris est impliqué et mis en accusation pour les agissements récents des militaires français de l’opération « Licorne ». Lieu central et acteur important des luttes pour le pouvoir dans ses anciennes colonies, la France y est de plus en plus contestée.

Par Boubacar Boris Diop

Selon une idée répandue mais jamais clairement formulée, la culture de la violence a des racines profondes en Afrique. Cet a priori mène tout droit à une lecture raciale des luttes pour le pouvoir sur le continent comme expression de haines ethniques séculaires. Il n’est donc pas étonnant que les médias occidentaux s’obstinent à rendre compte du conflit ivoirien avec leurs clichés. Un chef d’Etat, M. Laurent Gbagbo, présenté comme un être à la fois brutal et roublard, voire un illuminé ; des rebelles « bons communicateurs » et des masses vociférantes de « jeunes patriotes ». Deux semaines après le déclenchement de la rébellion, le 16 septembre 2002, le ministre français des affaires étrangères, M. Dominique de Villepin, en proposait le mode d’emploi aux sénateurs de son pays : « La crise en cours s’appuie sur des éléments traditionnels. La mosaïque ethnique et religieuse que constitue la Côte d’Ivoire, marquée notamment par un clivage Nord-Sud, est en crise depuis la disparition d’Houphouët-Boigny. » Autrement dit : « Mesdames et messieurs, c’est toujours pareil dans notre bon vieux chaos africain. »

A ce compte-là, tout se vaut, et une situation choquante – la partition d’un pays important et la légitimation d’une rébellion armée – devient presque acceptable. Et, s’il est essentiel de dénoncer les ravages du discours ethniciste en Côte d’Ivoire (1), on ne doit pas se laisser fasciner par ses seuls effets, aussi spectaculaires et blâmables soient-ils. Occulter la dimension « françafricaine » des conflits conduit à une impasse. La Côte d’Ivoire n’en est pas là juste parce que Dioulas et Bétés ont découvert qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble. En vérité, Paris reste un lieu central – et de moins en moins secret – de la crise.

Les intérêts français représentent un tiers des investissements étrangers et 30 % du produit intérieur brut (PIB) ivoirien (2). Depuis 1960, grâce à des contrats léonins, les sociétés françaises rapatrient 75 % de la richesse produite. En 1994, le président Henri Konan Bédié, successeur désigné de Félix Houphouët-Boigny, tente de corriger ces anomalies par la rétrocession de contrats d’exportation de café et de cacao à des géants américains et d’une licence de prospection de pétrole à la compagnie américaine Vanco : il sera destitué par un coup d’Etat, fin 1999.

M. Gbagbo cherche, lui aussi, à desserrer l’étau des entreprises françaises, dans un pays où Saur, EDF, Orange et Bouygues contrôlent les transports, l’eau, l’électricité et les voies de communication, tandis que la Société générale, la BNP et le Crédit lyonnais dominent le secteur bancaire. Une ouverture des marchés à la concurrence internationale a été amorcée : pour le troisième pont d’Abidjan et l’aéroport de San Pedro, Bouygues se révélait nettement moins compétitif que les Sud-Africains et les Chinois. Et la découverte d’un important gisement de pétrole à Jacqueville n’a pas été de nature à calmer les nerfs. Les pressions sur M. Gbagbo – soupçonné de vouloir se rapprocher des Etats-Unis – ont été si fortes qu’il a dû reculer fin 2004 et confirmer certains contrats français (3).

Nombre d’intellectuels africains se contentent d’instruire, par mimétisme, le procès du président. Pourtant, M. Gbagbo a fait de la Côte d’Ivoire un endroit dangereux pour les opposants, les étrangers et les journalistes. En mars 2004, une marche pacifique a été réprimée dans le sang : les Nations unies, dénombrant 120 morts, ont accusé le régime de graves violations des droits humains. Le 4 novembre 2004, en prélude aux attaques contre le QG des Forces nouvelles à Bouaké, le siège du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et celui du Rassemblement des républicains (RDR) ont été incendiés en même temps que ceux de trois journaux « mal-pensants ». Des « escadrons de la mort » ont ouvert un injustifiable cycle d’exécutions extrajudiciaires. On a cependant le sentiment d’une indignation sélective : comme le président zimbabwéen Robert Mugabé, M. Gbagbo semble surtout montré du doigt pour s’en être pris aux intérêts d’un pays occidental.

Mais si les émeutes de novembre 2004 n’ont pas arrangé ses affaires, elles n’en sont pas moins en train de changer le visage du conflit. En quarante ans de compagnonnage postcolonial, c’est la première fois que des vies de citoyens français sont menacées en Afrique à une si grande échelle. On s’était résigné à voir des Africains s’entretuer. La détresse de citoyens débarquant en pleurs à Roissy a presque fait oublier que des soldats français ont tué des civils ivoiriens dans leur pays ; et qu’un président étranger – M. Jacques Chirac – a donné l’ordre de détruire la flotte aérienne d’un Etat souverain pour rassurer 15 000 de ses compatriotes et venger la mort de neuf soldats.

Bref, même les plus sceptiques se voient forcés de reconnaître que Paris est un acteur important des luttes pour le pouvoir dans ses anciennes colonies. La France avait l’habitude d’agir en coulisse : les événements d’Abidjan l’ont contrainte à le faire à visage découvert. Il est tragique que des civils français, qui n’étaient pour rien dans la politique de leur gouvernement, aient dû payer cette clarification d’un prix si élevé. Les Africains ont pu découvrir à cette occasion que le roi était nu. Une forte présence militaire n’a pas permis à l’Etat français de garantir la sécurité de ses ressortissants dans son pré carré. Acculé à la défensive, il s’est empêtré dans des dénégations peu convaincantes.

Paris en position d’accusé

Dans son audition au Sénat le 4 octobre 2002, M. de Villepin a admis à mots couverts que les rebelles n’avaient pas agi seuls. « La situation, a-t-il dit, a évolué de telle sorte que des interrogations se sont fait jour sur d’éventuelles complicités ou soutiens extérieurs. » Quand il s’agit de la « Françafrique », un ministre français des affaires étrangères sait de quoi il parle. Chaque mot compte. Chaque silence aussi : il oublie d’ajouter que son pays est fortement soupçonné d’avoir financé la rébellion. La France, jusqu’ici souveraine dans « son » Afrique, se trouve en position d’accusée.

Les brefs accrochages du 7 novembre 2004 entre Forces armées nationales et soldats de l’opération « Licorne » n’ont pas d’intérêt militaire. Il serait toutefois imprudent d’en sous-estimer la charge symbolique. Même avant ces émeutes, et bien qu’elle agisse sous mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, « Licorne » était perçue comme une force d’occupation. La brutalité de sa riposte l’a confirmé, envoyant comme un signal, y compris aux autres Etats-clients du pré carré. Le poids de l’histoire peut trop facilement donner à ses jeunes soldats le sentiment d’être en garnison chez quelque peuplade des marches de l’Empire. Et si les chefs d’Etat africains – grands démocrates, comme chacun sait – ont pris fait et cause pour l’Elysée, il y a eu dans les pays francophones une condamnation énergique de ce qui devenait une sanglante expédition coloniale.

Déjà en janvier 2003, le Forum social africain d’Addis-Abeba avait averti : « Si elle persiste dans sa logique impériale actuelle, la France risque de multiplier les interventions militaires sur le continent au cours des prochaines années. (…) A la lumière du génocide rwandais de 1994, de la guerre civile du Congo en 1997 et des conflits en cours en Centrafrique et en Côte d’Ivoire, il est urgent pour les Etats africains francophones de réévaluer leurs relations avec l’ancienne puissance coloniale. »

La tournure prise par la crise ivoirienne devrait inciter les électeurs français à demander à qui de droit : que fait notre armée en Côte d’Ivoire ? Presque comique, la réponse habituelle des autorités françaises est néanmoins acceptée par une société prompte à gober le prêt-à-penser de ses dirigeants. Le Français moyen semble persuadé que 3 800 de ses soldats se trouvent en Côte d’Ivoire pour des raisons éthiques : sans eux, des gens à la machette facile auraient détruit leur propre pays. Certains invoquent le précédent rwandais, en oubliant au passage les responsabilités de la France dans le génocide de 1994 (4).

La Côte d’Ivoire a pour le gouvernement français – et certaines multinationales – une importance capitale. Ce n’est pas par amour de la paix que les éléments de « Licorne » y sont trois fois plus nombreux que ceux de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Cette force est pléthorique et lourdement équipée pour la protection de quelques milliers de personnes, dont le rapatriement massif a été curieusement exclu dès le début de la crise. Il est essentiel pour Paris de rester dans le jeu, même au prix de quelques victimes françaises.

Les gouvernements français, de gauche et de droite, ont toujours eu les mains libres dans l’ex-empire colonial. D’où des meurtres politiques ciblés, le pillage en règle des ressources et le soutien à des dictatures sanguinaires. Jusqu’ici, cela se faisait dans l’ombre. La fusillade de novembre 2004 s’est produite, elle, au grand jour.

En moins d’un an, la France a été mise en cause dans les termes les plus virulents par le président rwandais Paul Kagamé et par M. Gbagbo. Ce n’est pas un hasard. S’agissant de la Côte d’Ivoire, de nombreux signaux auraient dû être correctement interprétés depuis longtemps. Le sentiment antifrançais n’y est pas apparu en novembre 2004. Le lycée Jean-Mermoz et le Centre culturel français avaient été saccagés une première fois en mai 2004 ; un journaliste de Radio France internationale (RFI), Jean Hélène, a été assassiné le 21 octobre 2003, et un second, Guy-André Kieffer, est porté disparu depuis le 16 avril 2004 ; l’ambassade et le 43e BIMA (bataillon d’infanterie de marine) ont été plusieurs fois assiégés.

Tout cela est parti des accords signés à Linas-Marcoussis le 24 janvier 2003. Le gouvernement français, qui les a parrainés, a, au moins dans la forme, fait preuve d’arrogance. Peut-on réunir toute la classe politique d’un pays souverain dans un gymnase de banlieue et faire diriger les travaux par un simple fonctionnaire parisien ? Quel chef d’Etat ayant un peu de fierté pourrait accepter que l’on nomme un premier ministre, M. Seydou Diarra, même jugé neutre et plutôt respecté, hors du territoire national, et que l’on impose la promotion de chefs rebelles comme ministres de la défense et de l’intérieur ?

Depuis, les choses sont allées de mal en pis. Le mépris pour le sentiment national ivoirien a fait multiplier les maladresses. On a entendu M. de Villepin déclarer, après une rencontre avec M. Gbagbo : « J’ai demandé au président de renvoyer les mercenaires et de clouer ses avions au sol. » Ce qu’un journaliste français a résumé avec désinvolture : « De Villepin est allé remonter les bretelles à Gbagbo. »

Le résultat de ces provocations est désastreux. Les Français de Côte d’Ivoire en sont réduits à se demander : pourquoi ? Il leur sera difficile de se faire à l’idée de vivre la peur au ventre dans leur seconde patrie. On les a un peu oubliés, en France, après l’émotion des premiers moments. Peut-être seront-ils sacrifiés sur l’autel du réalisme. En temps « normal », M. Gbagbo aurait été liquidé ou chassé du pouvoir par un putsch cousu main. Cette option comporte désormais des risques. Les troubles d’Abidjan sonnent-ils le glas de la « Françafrique » ? Il serait bien naïf de l’imaginer. Pourtant, on aurait tort de n’y voir qu’un accident isolé. De telles émeutes peuvent survenir de nouveau dans nombre d’anciennes colonies françaises.

En Afrique, l’exaspération grandit, et le président ivoirien sait en jouer. M. Gbagbo ne fait pas rêver : personne ne s’aviserait de le prendre pour Sankara ou Lumumba. Il traîne le handicap d’être un président mal élu. Mais son talon d’Achille reste le climat de xénophobie encouragé qui fausse la lecture politique du conflit. S’il y a une volonté réelle de rupture avec le modèle néocolonial, il est essentiel pour sa crédibilité que soient définitivement soldés les comptes de l’« ivoirité » : le panafricanisme de Kwame Nkrumah et Cheikh Anta Diop est avant tout un humanisme.

On ne fera pas croire à certains Ivoiriens que leur président est un héros romantique venu leur apporter la liberté : ils ont affaire à un politicien retors et expéditif. Mais, s’il a pu retourner la situation en sa faveur, c’est qu’il s’est montré plus pugnace que la plupart de ses pairs. La Côte d’Ivoire n’est plus un territoire d’outre-mer. C’est un pays attaqué par des hommes en armes. Il n’est pas surprenant que son président veuille les faire revenir dans la légalité républicaine. N’importe qui à sa place aurait exigé le désarmement des rebelles.

Parce que M. Gagbo a le droit pour lui, l’exercice consistant à le diaboliser présente des limites. On peut aussi douter de l’autorité morale de ses censeurs, guère émus par l’implication de leur pays dans le génocide rwandais. Onze ans après, Abidjan et Bouaké sont de sanglants théâtres d’opérations pour l’armée française. Les médias français choisissent de traiter ce scandale comme un gros fait divers. Le refus de regarder la réalité en face est symbolisé par l’absence d’images du « nettoyage » de la capitale par les éléments de « Licorne ». Ces scènes effroyables que l’on n’a pas vues à Paris, les Ivoiriens, eux, ne les oublieront jamais. Même dans la « Françafrique », le temps du crime parfait est peut-être révolu.

Boubacar Boris Diop.

(1) Lire Colette Braeckman, « Grande fatigue des Ivoiriens », Le Monde diplomatique, septembre 2004.

(2) Lire Bernard Ahua, « La France se taille la part du lion dans l’économie ivoirienne », Manière de voir n° 79, « Résistances africaines », janvier-février 2005.

(3) Avec Bouygues pour la rénovation du terminal conteneurs du port d’Abidjan, et la Société de distribution d’eau, filiale de la Saur, pour la concession d’accès à l’eau potable jusqu’en 2007.

(4) Lire L’Etat français et le génocide au Rwanda, coordonné par Laure Coret et François-Xavier Verschave, Karthala, Paris, 2005.




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