Pendant quinze ans, Viktor Bout, le « marchand de mort » le plus célèbre de la planète, s’est joué de tout. Des frontières, des lois, des polices de plusieurs pays lancées à ses trousses, des sanctions et des mandats d’arrêt. Sans même parler de la morale. Il est finalement tombé, jeudi 6 mars, dans un piège tendu par des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) américaine à Bangkok.

Est-ce la fin pour Viktor Bout, 41 ans, qui inonde en toute impunité depuis le début des années 1990 la planète des conflits, de l’Afrique à l’Asie centrale, d’un flot d’armes tirées des arsenaux de l’ex-bloc soviétique ? S’il est trop tôt pour être certain que la carrière de l’étrange M. Bout, « Viktor » comme l’appellent ceux qui ont participé à sa traque des années durant, vient de prendre fin à Bangkok, on peut dater son début, qui coïncide avec la fin de l’Union soviétique.Lors de l’effondrement de l’URSS, Viktor Bout n’a pas 30 ans. Né peut-être à Douchambé, au Tadjikistan, selon l’un de ses passeports, il a étudié à l’Institut militaire des langues étrangères de Moscou, vivier de l’espionnage soviétique, y a appris cinq langues, avant d’être posté en Angola, sans doute au sein des services de renseignement de l’armée rouge.

L’ex-« pays frère » sera l’un de ses premiers clients après le séisme historique qui va l’amener à entrer dans les affaires. La mort brutale du système soviétique laisse derrière elle des arsenaux pleins, des flottes d’avions désormais inutiles et des militaires clochardisés. Parallèlement, le couvercle de la guerre froide, en sautant, ouvre la voie à des conflits, notamment en Afrique.

Viktor Bout va relier tous ces aspects grâce à un business plan d’une redoutable simplicité. Il va mettre sur pied un réseau pour vider les arsenaux et alimenter grâce à ses avions les conflits pauvres, mais meurtriers, de la planète.

Kalachnikov, lance-roquettes RPG, munitions par millions, mais aussi blindés, missiles divers et hélicoptères de combat, tout ce matériel va désormais être disponible sur le marché grâce à l’efficacité de « Viktor ». Il livre partout, sans rechigner. Les avions-cargos Antonov et Iliouchine, retirés officiellement de la circulation, sont réinjectés dans un système opaque d’immatriculations changeantes. Les rustiques « cercueils volants » de Viktor Bout se posent sur toutes les mauvaises pistes du monde, tandis que s’instaure un nouveau commerce triangulaire.

Les avions partent chargés d’armes vers l’Afrique ou l’Afghanistan, et remplissent leurs soutes sur les tronçons suivants du trajet avec d’autres marchandises, parfois reçues en paiement, allant des diamants et minerais divers, ou pour assurer un service de fret, tapis d’Asie centrale ou poulets congelés. A l’occasion, il transportera même de l’aide humanitaire pour les Nations unies, rêvant de créer une compagnie aérienne « dans le genre Virgin Atlantic ».

« Le problème posé par Viktor Bout dépassait le fait de convoyer des armes », affirme Lee Wolovsky, un responsable américain qui a traqué le trafiquant des années durant (cité dans Merchant of Death, le livre de Douglas Farah et Stephen Braun). « Il a surtout un réseau logistique, le meilleur au monde. »

Fort, très fort, Viktor Bout. Pour les besoins de ses trafics, il s’installe à Ostende, en Belgique, puis au Liberia. D’autres immatriculations africaines suivront. Mais sa base logistique, pendant plusieurs années, sera à Charjah, l’un des Emirats arabes unis. Au total, la galaxie Bout gère une cinquantaine d’avions, sous différents noms. Les sociétés s’emboîtent, les pavillons et les immatriculations valsent, les contrats se multiplient.

Le Russe volant devient l’un des principaux pourvoyeurs d’armes de pays sous embargo, comme le Liberia. Dans le choix de ses clients, il fait preuve d’une impartialité qui défie les lois de ce marché si particulier. En Angola, le réseau Bout fournit en même temps le gouvernement de Luanda que les rebelles de l’Unita. En Afghanistan, Viktor Bout devient proche d’Ahmed Shah Massoud, le « Lion du Panshir », sans que cela l’empêche de devenir fournisseur de ses ennemis, les talibans.

Lorsque Mobutu Sese Seko, « Roi du Zaïre », fuit son pays devant l’avancée de rebelles, c’est dans un Antonov de Viktor Bout. Lequel vend déjà des armes aux tombeurs du maréchal-président, les rebelles soutenus par le Rwanda. Au Congo, il se fait payer en coltan, minerai recherché par l’industrie électronique, ou en diamants, notamment dans ses transactions avec Jean-Pierre Bemba, ex-chef rebelle aujourd’hui réfugié au Portugal.

Viktor Bout, lui, semble devoir échapper à la justice. Menant grand train à Moscou, il insiste pour se définir comme « un simple homme d’affaires », et explique qu’on le persécute parce que « personne ne peut supporter qu’un Russe réussisse ». De ses multiples protections, en Russie ou ailleurs, pas un mot.

Utile, si utile, Viktor Bout. Ses avions avaient alimenté en armes les talibans et Al-Qaida dans l’Afghanistan où Oussama Ben Laden préparait les attentats du 11-Septembre. Cela n’empêchera pas les Etats-Unis de faire appel à ses services après l’invasion de l’Irak pour faire livrer des armes aux troupes américaines et à leurs alliés. En 2004, les avions de Viktor Bout ont effectué plusieurs centaines de vols pour le compte de l’administration américaine ou l’un de ses sous-traitants, pour une facture se montant à près de 60 millions de dollars. Contrat rompu seulement en raison de fuites dans la presse.

 

Jean-Philippe Rémy

Article paru dans l’édition du 08.03.08. du Monde