Je reproduis ici un article du Devoir de mai dernier assez révélateur:

 

Une équation économique pour combattre l’itinérance

(LE DEVOIR)
Brian Myles
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 mai 2007

Mots clés : Philip Magano, itinérance, Justice, Gouvernement, Québec (province)

Un homme à la rue coûte plus cher à l’État que de lui offrir un toit

Selon des études américaines, les itinérants coûtent à l’État entre 35 000 $US et 150 000 $US par année.

La suppression de l’itinérance chronique ne passe pas par l’humanisme, la foi ou la compassion mais plutôt par l’implacable logique des «coûts et des bénéfices», la seule qui puisse convaincre les gouvernements de s’engager dans la lutte contre ce fléau social.

Le grand patron de la lutte contre l’itinérance aux États-Unis, Philip Mangano, a assené un véritable coup de massue aux participants du douzième colloque annuel du CRI, hier à Montréal. Arrêtez de «gérer» l’itinérance au quotidien. Recommencez à rêver et à agir pour «éradiquer» ce phénomène.

L’administration Bush a adopté un plan ambitieux, en 2002, pour reléguer l’itinérance chronique aux poubelles de l’histoire. Philip Mangano, un vétéran de l’action communautaire, a été nommé à la tête du Conseil interministériel sur les sans-abri, l’organisme fédéral qui coordonne cette nouvelle charge contre l’itinérance. Le budget fédéral consacré à la lutte contre l’itinérance a presque doublé depuis 2001 et se chiffrera à 4,47 milliards $US l’an prochain. Une vingtaine d’agences et de ministères fédéraux, 49 États et 300 villes font maintenant partie d’une alliance stratégique pour sortir les sans-abri de la rue. Une centaine de municipalités ont d’ailleurs déboursé trois milliards $US afin de pousser à la roue dans le cadre de ce plan échelonné sur dix ans.

L’idée est toute simple: donner un toit aux itinérants chroniques, ceux que le milieu communautaire juge souvent à tort comme étant irrécupérables. «Le logement permanent est la porte magique qui a le plus d’impact dans la vie des gens. Il y a là une valeur thérapeutique», affirme M. Mangano.

Les itinérants chroniques composent à peine 10 % de la population des sans-abri aux États-Unis. Cette clientèle lourde accapare cependant la moitié de toutes les ressources, que ce soit pour une hospitalisation, une cure de désintoxication, l’utilisation des refuges ou encore les affrontements avec les policiers ainsi que le système judiciaire et carcéral.

Les études américaines menées à ce sujet sont formelles: ces itinérants chroniques génèrent des coûts moyens de 35 000 à 150 000 $US par année. S’ils sont logés, ces frais plafonnent entre 13 000 et 25 000 $US par année. Une étude menée par une équipe de l’Université de la Californie à San Diego a produit des résultats troublants. Une quinzaine d’itinérants chroniques suivis pendant 18 mois ont utilisé des services publics à hauteur de trois millions $US. Et pourtant, ils ne se portaient guère mieux au terme de ces 18 mois.

«L’analyse des coûts et des bénéfices est un synonyme de compassion pour les gens vivant dans l’itinérance chronique», a lancé M. Mangano dans un style à la fois provocateur et charismatique. Cet homme parle en connaissance de cause. Cet ex-professionnel de l’industrie du disque a quitté le glamour de Los Angeles à la mi-trentaine pour se consacrer à l’aide aux sans-abri de Boston, sa ville natale. Il a passé deux décennies à les épauler et à prôner les valeurs de compassion et d’entraide provenant de son éducation catholique.

À son grand désarroi, cet engagement moral — partagé par une bonne partie du monde communautaire — n’a jamais pu influencer la classe politique. «Les considérations morales, humanistes, spirituelles ou idéologiques n’ont pas attiré plus de ressources dans le domaine de l’itinérance. Sans oublier ces valeurs, parce qu’elles constituent des sources de motivation, il faut s’intéresser aux coûts et aux conséquences économiques de l’itinérance», a fait valoir M. Mangano.

Les propos de M. Mangano ont été accueillis avec un scepticisme manifeste de la part de certains participants au colloque du Collectif de recherche sur l’itinérance, la pauvreté et l’exclusion sociale (CRI). M. Mangano a exhorté les participants à constater les résultats par eux-mêmes. Le taux d’itinérance chronique a chuté dans plus d’une vingtaine de villes, notamment de 50 % à Philadelphie, 38 % à San Francisco et 1

5 % à New York. Qui plus est, des études démontrent que le taux de rétention dans les logements des anciens sans-abri est de 85 %.

La «variable économique» ne fait pas vraiment partie des pratiques d’intervention au Québec, concède Roch Hurtubise, un des organisateurs du colloque. «Il y a des gens réfractaires à cette perspective « business » dans l’organisation de services. On ne peut pas penser à faire ce virage, mais M. Mangano a raison d’ajouter l’argument des coûts de l’itinérance.»